Le Figaro : « Nommer le mal, s’adapter et surtout ne plus subir »

Le Figaro : « Nommer le mal, s’adapter et surtout ne plus subir »

Prévisible, le mode opératoire de l’attentat de Nice peut faire l’objet d’adaptations sécuritaires, estime Thibault de Montbrial. Mais c’est davantage la prise de conscience et la résilience des citoyens qui permettra d’affronter la réalité terroriste.

FIGAROVOX. – Est-ce que l’attentat de Nice était prévisible dans son mode opératoire?

Thibault de MONTBRIAL : Le mode opératoire est tout sauf une surprise. On trouve déjà la trace d’une incitation à utiliser le véhicule automobile dans des messages d’Al-Qaïda aux débuts des années 2010. Le 22 septembre 2014, Abu Muhammad Al-Adnani, porte-parole de l’Etat islamique, a réalisé une vidéo virulente de menace contre la France, dans laquelle il a fait un inventaire complet des moyens que les islamistes peuvent utiliser pour attaquer les Français sur leur sol. Parmi ces moyens, figure en bonne place l’utilisation de véhicules contre la foule. Il faut ajouter qu’à Dijon, en décembre 2014, juste avant Noël, un musulman qui avait revendiqué son acte par référence aux enfants palestiniens avait foncé dans la foule avec sa voiture. Pour rassurer la population, on avait expliqué qu’il était déséquilibré. Il avait en tout cas mis en œuvre ce mode opératoire vanté par l’Etat islamique dans ses vidéos.

« Le mode opératoire est tout sauf une surprise. »

Dans quelle mesure cet attentat aurait-il pu être techniquement évité ou du moins atténué dans ses effets?

Je serai très prudent car il est difficile de répondre à cette question. On peut néanmoins faire deux remarques sur les barrages d’une part, les armes utilisées d’autre part. Le propre d’un véhicule très lourd comme un camion est qu’il peut forcer un barrage si celui-ci n’est pas renforcé. Il faut aujourd’hui que les barrages d’accès aux endroits sensibles – rassemblements de foules ou zones Seveso (zones industrielles dangereuses) – soient des barrages de type militaire, avec des chicanes et de la profondeur. C’est un principe qui doit s’imposer, même si dans le cas précisément de l’attentat de Nice, il est impossible de dire de manière certaine si une telle chicane aurait pu arrêter le camion. Mais a minima, elle aurait pu le ralentir suffisamment pour que les forces de l’ordre puissent plus rapidement tirer sur le chauffeur. Vient ensuite la question des armes. Le gouvernement a déjà doté un certain nombre d’unités de police et de gendarmerie de fusils d’assaut. Même si on peut tuer un conducteur de camion avec un pistolet, il est certain que le terroriste aurait pu être abattu beaucoup plus facilement avec une arme de guerre, plus puissante.

« Il faut aujourd’hui que les barrages d’accès aux endroits sensibles soient des barrages de type militaire, avec des chicanes et de la profondeur. »

Néanmoins, dès lors que tout peut arriver n’importe où et n’importe quand, il est irréaliste de penser qu’il y aura des hommes suffisamment armés dans 100% des endroits susceptibles d’être attaqués.

Mais comme l’a rappelé le procureur Molins, les policiers ont sauvé des vies en tuant le chauffeur. Cela illustre une fois de plus l’importance d’avoir des gens armés dans les lieux publics pour pouvoir faire cesser les attaques terroristes en cours.

« Le terroriste aurait pu être abattu beaucoup plus facilement avec une arme de guerre, plus puissante. »

Ce nouvel attentat montre la porosité entre djihadisme et délinquance. Les «fichiers S» suffisent-ils pour obtenir des renseignements efficaces en la matière?

L’attentat sur la Promenade des Anglais illustre l’extrême difficulté de l’anticipation. Vous avez d’un côté les individus identifiés, comme la plupart des combattants partis en Syrie et en Irak ou d’autres individus radicalisés susceptibles d’être surveillés en France. Mais vous avez de l’autre un large spectre de personnes non-identifiées comme islamistes et qui donc, par hypothèse, ne sont pas fichées. Ces dernières peuvent succomber au prosélytisme, passer effectivement de la délinquance – et souvent la petite délinquance – au djihadisme, mais aussi perdre leurs repères personnels les plus fondamentaux dans des moments difficiles de leur vie et se laisser alors aspirer par les messages d’incitation des organisations terroristes via les réseaux sociaux. Dans cette population un peu perdue, qui déteste notre société et qui passe sous le radar des services de renseignement, un passage à l’acte est quasiment imparable. C’est cette population que vise l’Etat islamique par ses multiples messages d’incitation à commettre des attaques. Il faut dès lors que, sur le terrain, les forces de l’ordre, mais aussi la population, aient conscience que de tels actes peuvent arriver à tout moment. L’anticipation, ce n’est pas seulement d’empêcher ces actes, mais également d’avoir conscience qu’ils peuvent survenir à tout moment, à Paris et en province, dans les grandes comme les petites villes, et de s’adapter en conséquence.

« Il faut dès lors que les forces de l’ordre, mais aussi la population, aient conscience que de tels actes peuvent arriver à tout moment. »

François Hollande s’apprêtait à interrompre l’état d’urgence, ce qui ne sera finalement pas le cas. Qu’en penser et, plus largement, comment changer notre environnement sécuritaire après cet attentat?

L’état d’urgence a pu être utile, même s’il a malheureusement été mis en place trop tard puisqu’il aurait dû l’être dès janvier 2015. Mais on ne peut pas indéfiniment le renouveler, car cela n’a pas de sens de pérenniser un état juridique provisoire. De même, on peut s’étonner que parmi les mesures immédiatement annoncées ce matin, figurent celles dont les conclusions de la commission d’enquête parlementaire présidée par Georges Fenec ont démontré l’inutilité.

Il faut plus largement que notre pays trouve un nouvel équilibre structurel pour vivre avec la réalité des attaques islamistes. Être réaliste ne signifie pas qu’il faut se résigner, mais au contraire qu’il convient d’adapter intelligemment notre droit, notre organisation sécuritaire, mais aussi notre vie quotidienne. C’est une question de résilience à l’échelle du pays. La population doit avoir confiance dans les mesures structurelles prises par ses dirigeants, et être elle-même formée à la conduite à tenir en cas d’attaque.

« On ne peut pas indéfiniment renouveler l’état d’urgence, car ça n’a pas de sens de pérenniser un état juridique provisoire. »

La résilience, c’est se préparer en amont pour savoir réagir pendant, et pouvoir rebondir après. Il faut ainsi apprendre aux civils à avoir les bonnes réactions pendant un attentat, ce qui évitera également de passer à chaque fois un mois en état de choc avec des fleurs et des bougies.

Ce qui se passe depuis ce matin montre qu’on en est encore loin. L’état de sidération de certains montre que ce processus d’adaptation à une nouvelle réalité est nécessaire.

« La résilience, c’est se préparer en amont pour savoir réagir pendant, et pouvoir rebondir après. Il faut ainsi apprendre aux civils à avoir les bonnes réactions pendant un attentat. »

Mais pour atteindre cette résilience, il faut au préalable réussir à nommer le mal qui nous frappe: l’islamisme radical. Et prendre conscience de ce que notre problème n’est pas en Syrie et en Irak, mais bien sur notre territoire, où des milliers d’islamistes sont en capacité de passer à l’action, eux-mêmes soutenus par un second cercle de plusieurs dizaines de milliers de sympathisants.

Nommer les choses, c’est aussi comprendre que faire la guerre au terrorisme ne veut strictement rien dire: le terrorisme est un moyen qui est au service d’une idéologie politique, l’Islam radical. Cela nécessite de comprendre une fois pour toute que nous sommes sortis de 70 ans de paix. Il faut accepter cette réalité terrible et ses implications pratiques dans nos vies quotidiennes, pour que, tous ensemble collectivement – politiques, responsables de la sécurité mais aussi citoyens – nous puissions nous adapter et surtout, enfin arrêter de subir.

« Il faut au préalable nommer le mal qui nous frappe : l’islamisme radical. Prendre conscience de ce que notre problème n’est pas en Syrie et en Irak, mais sur notre territoire, où des milliers d’islamistes sont en capacité de passer à l’action, eux-mêmes soutenus par un second cercle de plusieurs dizaines de milliers de sympathisants. »

 

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