Le Figaro : « Il y a clairement une population qui est en guerre contre la police »

Le Figaro : « Il y a clairement une population qui est en guerre contre la police »

Plusieurs rassemblements de policiers ont eu lieu ces deux dernières nuits à Paris et en province. Pour Thibault de Montbrial, on assiste à une désinhibition absolue de l’emploi de la violence contre les policiers et les gendarmes .

FIGAROVOX. – Une dizaine de jours après l’attaque au cocktail Molotov commise à Viry-Châtillon, une manifestation de policiers a été organisée sur les Champs-Elysées, suivie de plusieurs autres en province. Est-ce inédit? Qu’est-ce que cela traduit?

Thibault de MONTBRIAL. – Si elles ne sont pas inédites, de telles manifestations sont rarissimes. Les policiers ont exprimé leur exaspération mais davantage encore leurs craintes face à une violence toujours plus forte. Il faut bien comprendre que la fonction de policier comme celle de gendarme – et plus généralement les personnes dépositaires de l’autorité publique – n’est plus du tout respectée pour ce qu’elle est. Au contraire: il y a aujourd’hui une désinhibition absolue de l’emploi de la violence contre les forces de l’ordre aussi bien dans le cadre de leurs missions qu’en dehors du service.

La fonction de policier comme celle de gendarme n’est plus du tout respectée pour ce qu’elle est.

En service, le nombre d’attaques au cocktail Molotov contre les policiers depuis la rentrée constitue un exemple éloquent. On se souvient de l’image du CRS en feu il y a quelques semaines, œuvre de l’extrême gauche lors de la manifestation contre la loi Travail. Il y a 10 jours, l’attaque de Viry-Châtillon au cours de laquelle les criminels ont bloqué les portières de la voiture puis caillassé la policière qui avait réussi à s’extraire, en feu, du véhicule a fortement marqué les esprits. Et il y a encore eu plusieurs jets de cocktails Molotov ce week-end à Bastia.

L’utilisation d’armes qui peuvent tuer et en tout cas très gravement blesser est en passe de devenir monnaie courante, de même que les agressions en bande: à Lyon, il y a deux semaines, deux policiers en civil ont été identifiés en marge d’une manifestation et molestés assez gravement par un groupe d’une vingtaine de personnes.

Le danger ne cesse plus avec la fin du service, et il y a désormais une véritable pression hors service.

Mais le danger ne cesse plus avec la fin du service, et il y a désormais une véritable pression hors service. L’attentat de Magnanville a constitué une bascule depuis laquelle les incidents – dont beaucoup ne sont pas médiatisés – se multiplient: policiers reconnus dans la rue et suivis, menacés, parfois agressés. Ainsi la tension s’accumule autour des forces de l’ordre, d’autant que ces comportements connaissent une croissance exponentielle.

Et pendant ce temps, les appels à la violence contre les policiers se banalisent (comme on l’avait déjà vu avec le tract scandaleux de la CGT au printemps), aussi bien sur internet que sur les murs de la Sorbonne…

Quand on regarde les chiffres globaux de la délinquance, on n’a pas l’impression d’assister à une telle explosion du climat sécuritaire. Par ailleurs, les Français, dans tous les études d’opinion, plébiscitent les forces de l’ordre pour le service qu’elles rendent. Cela signifie-t-il que la violence se concentre majoritairement dans des territoires très particuliers?

La formidable usure psychologique de nos forces de l’ordre résulte de ce que ses membres réalisent désormais que tout peut leur arriver, à tout moment.

Il faut évidemment distinguer la population dans son ensemble de la fraction qui alimente la violence. Concernant les statistiques, je serais étonné que le nombre de fonctionnaires blessés en service en année pleine ne soit pas en augmentation pour 2016, surtout avec les perspective pénibles des évacuations de la jungle de Calais (haut lieu de violences quotidiennes aussi spectaculaires que tues par les médias) et la ZAD de Notre-Dame-des Landes. Il y a en tout cas une accélération des affaires graves contre les forces de l’ordre ces derniers mois.

De surcroît, les chiffres ne disent pas tout. En effet, outre les agressions physiques, le ressenti des policiers et gendarmes est également nourri par la répétition des menaces et des gestes et propos agressifs à leur égard. Il y a clairement une population qui est en guerre contre la police. Et la formidable usure psychologique de nos forces de l’ordre résulte de ce que ses membres réalisent désormais que tout peut leur arriver, à tout moment, au cours de leurs missions comme en dehors du service.

Faut-il parler dans ce cas de «zones de non-droit», dont l’existence a été formellement démentie par le Premier ministre?

Il est manifeste qu’il y a des zones de non-droit et, au-delà de la posture politique, le Premier ministre le sait fort bien. Il s’agit de territoire dont les services d’urgence ne sont pas totalement absents, mais où ils ne se déplacent plus qu’avec une escorte, ne restent que le minimum de temps et sont quasi-quotidiennement exposés à des embuscades.

Dans la manifestation, un policier s’est écrié: «Nous sommes à bout». Est-ce que l’Etat dispose des moyens nécessaires, notamment budgétaires, eu égard à la gravité de la situation?

L’État est une machine lourde et cette violence croît beaucoup plus rapidement que les capacités de l’État à la contrer.

Ce serait malhonnête intellectuellement de dire que l’Etat ne mesure pas le phénomène. Il y a eu des avancées, parfois assez rapides quand on connaît les pesanteurs administratives, on l’a vu avec l’adaptation à la menace terroriste et l’acquisition des fusils d’assaut G-36 et le «durcissement» des BAC (brigade anti-criminalité) et des PSIG (pelotons de surveillance et d’intervention de la Gendarmerie). Hélas l’État est une machine lourde et cette violence croît beaucoup plus rapidement que les capacités de l’État à s’y adapter et à la contrer, que ce soit en terme matériel ou «juridiquo-psychologique» comme le montre l’inadaptation des règles de légitime défense.

Et par ailleurs, il est vrai que beaucoup, dans la magistrature, la presse et une partie de la classe politique, ont une vision où le dogmatisme le dispute à une forme d’angélisme pour créer une incrédulité qui les empêche d’appréhender aussi bien la profondeur du mal, que l’ampleur de ses possibles conséquences à court terme.

Dans Un président ne devrait pas dire ça, les journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme prêtent à François Hollande l’emploi du mot de «partition» du pays en précisant: «Car c’est quand même ça qui est en train de se produire: la partition». Ces violences policières extrêmes et diffuses ne font-elles pas tristement écho à cette formule de partition que le président de la République aurait employée?

Cette violence trouve son fondement dans des dérives communautaristes et parfois ethniques alimentées par une haine incroyable de notre pays.

Le terme de «dislocation» de la société française me paraît plus approprié. Les violences contre les forces de l’ordre participent évidemment à ce phénomène, mais il existe de nombreux éléments convergents. Ce sont par exemple les agressions qui se multiplient contre les établissements scolaires et le corps enseignant de manière générale. Rien que pour ces deux derniers jours, une proviseure a été frappée, son lycée de Tremblay-en-France attaqué au cocktail Molotov puis les policiers intervenants visés par des tirs de mortier. Tandis qu’à Argenteuil, l’un des deux agresseurs d’un maître de CE2 frappé devant ses élèves s’est écrié: «Il n’y a qu’un seul maître, c’est Allah» selon les termes rapportés par une source syndicale. Or l’Éducation nationale est un pilier du domaine régalien. Autrement dit, tout ce qui représente les institutions de l’État, au-delà des seules forces de l’ordre, est aujourd’hui soumis à une violence qui trouve son fondement pour l’essentiel dans des dérives communautaristes et parfois ethniques alimentées par une haine incroyable de notre pays. Il faut donc être aveugle ou inconscient pour ne pas nourrir d’inquiétude pour la cohésion nationale.

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