– Tribune par LL & D Brogi
Alors que le narcotrafic prospère dans l’ombre, il serait temps de révéler au grand jour ce que nos enfants s’injectent dans les veines et se mettent dans les narines.
Modèle unique et universel, l’économie de marché repose sur des principes intangibles : la rencontre entre une offre et une demande, la concurrence qui tend à réduire les prix quitte à affecter parfois la qualité … L’économie de marché respecte les règles ou les contourne, s’applique aux biens et aux services, concerne les produits légaux et illégaux comme les stupéfiants.
Tous les Etats occidentaux étant confrontés sur leurs sols respectifs aux conséquences du trafics de stupéfiants, on peut sans naïveté poser le constat que l’ensemble des gouvernants font face depuis plusieurs décennies à des forces occultes qui les tiraillent, les contraignent, les dépassent voire les servent*, au point que le trafic poursuit inexorablement sa progression.
Pour autant les faits sont têtus : en 2024, les services français (police, gendarmerie, douanes et marine nationale) ont saisi 53,5 tonnes de cocaïne, soit une augmentation de 130 % par rapport à 2023 (23 tonnes), selon des chiffres du ministère de l’Intérieur.
Le narcotrafic est principalement apprécié à travers les sommes d’argent astronomiques que ce trafic mondial génère, de la violence qu’il engendre, des victimes dont la jeunesse émeut l’opinion chaque jour un peu plus, des marches blanches et rassemblements en guise de réponses symboliques.
Victimisé, le profil du consommateur est difficile à esquisser : il est « madame et monsieur tout le monde », « addict » ou tenté par l’expérience de l’interdit, adepte d’un produit récréatif régulier ou d’un booster d’énergie décuplée, acteur d’une occasion qui se présente, junior comme sénior, en tout cas largement influencé par un effet de mode, l’idée de ne pas passer pour ce que l’on n’est pas, ou adopter définitivement le style de vie magnifié à partir des années 70.
La dimension santé publique est quant à elle réduite aux débats caricaturaux tels que l’opportunité de légaliser les drogues malnommées « douces », la pertinence d’installer des salles de shoot, l’obligation de sécuriser les espaces publics où les « camés » s’effondrent, la nécessité de reprendre les quartiers où se barricadent les parrains et leurs armées, les « territoires perdus de la République ».
Après avoir créé un Parquet national anticriminalité organisée (les 16 magistrats du PNACO sont nommés à compter du 5 janvier 2026.), après avoir clamé que « chaque consommateur avait du sang sur les mains », le Président souhaite que le montant des amendes forfaitaires délictuelles (AFD) pour usage de stupéfiants soit porté à 500€. Au-delà d’un nouvel effet d’annonce, peut-on raisonnablement imaginer que cette hausse du montant de l’AFD (dont on sait que le taux de recouvrement est et demeurera marginal) ait un réel effet sur le comportement des consommateurs ?
Il reste un angle mort dans la lutte contre la consommation de stupéfiants : savons-nous précisément de quoi se composent ces psychotropes ?
Investir toutes les consciences
Alors que nous sommes capables d’imposer sur les boites de médicaments le détail des substances qui les composent et les effets indésirables qu’ils peuvent produire, alors que nous sommes capables d’imposer le nutri-score sur les aliments, il n’est pas venu à l’esprit de la puissance publique d’en faire de même pour les stupéfiants alors que ce serait si simple.
Faisons une expérience de pensée :
Les forces de l’ordre saisissent chaque année plusieurs tonnes de drogues différentes et partout sur le territoire.
Si les laboratoires d’analyses de la Police et de la Gendarmerie se penchaient sur les drogues saisies, ils pourraient assurément lister les produits qu’elles contiennent. La valeur de ces analyses ne pouvant être remise en cause, cela présenterait de nombreux intérêts dans le temps et l’espace : elles permettraient d’une part d’identifier les évolutions de la composition par type de drogue, d’autre part, de préciser ce qui est vendu aux consommateurs dans la profondeur du territoire puisque plus aucune commune n’est épargnée.
Jusque-là rien de rare ; la nouveauté consisterait à le faire savoir.
Ainsi, une médiatisation de masse de ces analyses pourrait alors être périodiquement organisée dans les médias nationaux et locaux, à des moments clés, par exemple à la rentrée scolaire ou avant les périodes de vacances, sur les zones géographiques accueillant vacanciers français ou étrangers.
Imaginez l’impact d’un spot télévisé diffusé en « prime time », détaillant que les centaines de kilos saisis à Marseille ou au Havre sont coupés avec des substances aussi repoussantes que les pires armes chimiques que les traités interdisent.
Communiquer pour faire savoir, communiquer pour comprendre, communiquer pour s’extraire des fausses croyances, des mythes et des impensés, communiquer pour exposer une vérité crue.
Peut-être alors le « stup » serait moins « fun » aux yeux des consommateurs ?
Si les toxicomanes savaient, si leurs proches étaient informés, il y a fort à penser que le marché des stupéfiants s’en trouverait au moins perturbé au mieux entravé, les vies préservées et la société plus apaisées.
Une chose est sûre, communiquer sur la composition des stupéfiants alimenterait les débats des repas de familles dominicaux et ce serait assurément la première contre-publicité originale et efficace.
Adapter l’arsenal des sanctions est vertueux, communiquer autrement est disruptif !
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* Pour mémoire, en 2018, l’’INSEE a décidé d’intégrer le trafic de drogue dans le calcul du PIB français, conformément aux recommandations d’Eurostat avec un impact significatif sur les chiffres économiques (+2,5 milliards d’euros sur le PIB, +3 milliards d’euros sur la consommation finale des ménages).