– Par Louis Domergue, consultant aéronautique et défense – ancien officier de réserve
Le monde a rouvert le dictionnaire de la puissance. Il en applique désormais la grammaire avec une rigueur que l’Europe croyait archaïque. Les mots sont connus — capacité, endurance, cohérence, coût — et la règle est simple : ce qui n’est pas prouvé en actes sera imposé de l’extérieur.
Dans ce monde, l’autonomie stratégique européenne n’est ni rejetée ni applaudie : elle est évaluée. Washington, Pékin et New Delhi n’en contestent pas le principe. Ils en interrogent la crédibilité. Cette lucidité extérieure ouvre une fenêtre : refonder l’autonomie stratégique européenne sur le réel — et sur des règles que la France n’a jamais cessé de pratiquer.
L’Europe s’est longtemps raconté une histoire rassurante : celle d’une puissance capable de rendre la force inutile. Le monde, lui, vérifie nos moyens, mesure nos délais et juge notre capacité à tenir.
La grammaire n’est pas une idéologie : c’est l’ensemble des règles implicites de la conversation stratégique. Il est loisible de la déplorer ; elle n’en structure pas moins les rapports de force. Dans ce cadre, la souveraineté se constate davantage qu’elle ne se proclame ; une alliance se juge à ses contributions ; une dépendance se paie le jour où elle devient contrainte. L’Union européenne n’a pas vocation à devenir un État souverain. Mais elle peut, si les États la pilotent, transformer sa force économique en capacité stratégique.
Les perceptions de sécurité, y compris russes, structurent le risque d’escalade et rappellent que la guerre et la langue du réel n’ont jamais disparu. La Russie ne lit plus l’Europe comme un acteur à convaincre, mais, avant tout, comme un espace à contraindre. Dès lors, la question posée n’est plus celle d’une vocation morale, mais celle d’une crédibilité. C’est précisément dans ce monde dur que la chaîne de décision européenne doit redevenir lisible.
Or un glissement s’est opéré : à la faveur des crises, l’initiative de la Commission tend à se substituer au pilotage des États lorsque devraient prévaloir des choix politiques explicites. Il s’agit d’une exigence de maîtrise : la force économique européenne doit être gouvernée. Cela suppose de renforcer la main du Conseil sur les mandats, les lignes rouges et le suivi, notamment en matière commerciale et industrielle.
La convertir en capacité stratégique suppose trois gestes simples : sécuriser les chaînes critiques ; cesser la naïveté commerciale lorsque des secteurs vitaux sont en jeu — et d’abord l’alimentaire. Sans autonomie alimentaire, l’autonomie stratégique reste un mot. Une puissance dépendante pour l’essentiel n’a pas toute sa liberté d’action : l’agriculture ne peut donc rester une monnaie d’échange dans les accords commerciaux. Enfin, adapter le droit de la concurrence pour permettre l’émergence de champions dans les segments décisifs.
Dans ce texte, « Union européenne » et « Europe » sont employés de manière interchangeable, par souci de fluidité et de rythme, sans préjuger des distinctions institutionnelles.
Le miroir extérieur
La multipolarité n’est ni une promesse ni une malédiction : c’est un fait. Elle peut rééquilibrer le monde, mais seulement si les pôles sont réels — capables de dissuader, de durer, d’absorber les coûts. Structurée, elle stabilise ; autrement, elle n’est qu’un euphémisme poli pour le retour des zones grises, des prédations et des dépendances.
Elle restera rugueuse, mais l’existence de plusieurs centres de puissance rééquilibre : elle renchérit les coups de force et redonne une chance aux compromis — donc, parfois, à la paix. Pour la France, c’est une opportunité : jouer puissance d’équilibre, coaliser sans se dissoudre et donner à sa crédibilité une traduction européenne.
À Washington, la lecture est moins hostile qu’exigeante. Les États-Unis ne contestent pas l’idée d’une Europe plus autonome ; ils en redoutent les contresens. Ils la jugent à l’aune d’un critère très simple : la capacité. Budgets, stocks, interopérabilité, disponibilité : tout se ramène à la résilience industrielle. Lorsque l’Europe parle de stratégie, Washington demande : combien, quand, avec quoi, et pour combien de temps. Le partenaire américain n’est pas sensible à nos formulations ; il est sensible à nos livrables. À ses yeux, l’autonomie stratégique n’est pas un problème si elle se traduit par le partage du fardeau et si elle renforce l’architecture de sécurité.
À Pékin, l’analyse est plus froide encore, parce qu’elle est plus utilitariste. La Chine raisonne en coûts stratégiques. Une Europe fragmentée est un terrain ; une Europe coordonnée devient un obstacle. La fragmentation européenne n’est pas, pour Pékin, un débat institutionnel : c’est une prise. Elle permet de segmenter et de choisir ses interlocuteurs, d’exploiter les contradictions et les dépendances. Le respect, ici, n’est pas un hommage : c’est la reconnaissance d’une cohérence qui impose un coût.
À New Delhi, le miroir est pragmatique. L’Inde veut une multipolarité ouverte, elle cherche des partenaires crédibles qui livrent technologies et capacités industrielles. Or, dans cette logique, l’Union européenne apparaît souvent comme procédurale et hésitante. La France, en revanche, est lisible : elle décide et tient des positions. Le cas des coopérations aéronautiques et navales illustre bien cette différence.
Ces trois regards diffèrent, mais partagent la même grammaire : cohérence, endurance, capacité — conditions de la liberté d’action.
Le test industriel
Dans cette langue, l’industrie est la syntaxe : elle transforme l’intention en capacité et la décision en endurance.
La souveraineté effective des États tient sa source dans la puissance : voilà le cœur du malentendu européen. Pas dans la pureté des principes, pas dans l’élégance des architectures, pas même dans la seule légitimité juridique. La souveraineté, c’est la capacité de choisir, de durer, d’assumer les coûts, de résister aux chantages, et de tenir une ligne lorsque le vent tourne. La puissance, ici, est une condition d’existence. Refuser ces règles ne protège pas mais expose.
La guerre en Ukraine a rappelé un fait : produire en volume et dans la durée des munitions essentielles reste un défi majeur — et l’Europe peine encore à le relever pleinement. C’est précisément pourquoi l’industrie de défense devient centrale. Elle n’est pas un secteur parmi d’autres ; elle est une infrastructure politique. La guerre de haute intensité — et plus largement le retour de la conflictualité durable — a déplacé le centre de gravité de la puissance : des seules plateformes vers l’endurance. Une armée moderne peut disposer des meilleurs matériels mais sans munitions, sans pièces, sans capacité de maintien en condition opérationnelle, elle devient une puissance théorique. Dans la langue du réel, cette théorisation ne vaut rien.
L’Europe aime l’innovation et elle a raison. Mais elle a parfois oublié une règle élémentaire : l’innovation impressionne ; l’endurance convainc. Or elle se fabrique, se finance et se gouverne. Et l’endurance implique de regarder l’industrie de défense comme un outil qui doit obéir à des contraintes opérationnelles avant d’obéir à des équilibres de répartition.
C’est ici que s’impose une rupture : sortir des réflexes des dividendes de la paix. L’Europe a pu se permettre le confort des compromis internes au détriment de la production. Cette logique devient un handicap lorsque l’urgence redevient la norme.
Dans l’industrie de défense, le temps stratégique se compte en années : il faut souvent cinq, parfois sept ans pour créer une capacité critique. Aujourd’hui, chaque retard se paie longtemps. Une base industrielle de défense n’est pas une politique de cohésion ; c’est un outil de combat. Sa première mission est de livrer à temps, de produire en volume, de maintenir la disponibilité, de standardiser ce qui doit l’être, de sécuriser l’approvisionnement, et de permettre la montée en puissance. Le partage du « gâteau » était possible lorsque l’enjeu principal était de préserver des équilibres. Il est devenu un luxe.
Cette rupture ne signifie pas l’abandon de la coopération. Elle signifie la fin de la coopération comme alibi. Coopérer, désormais, doit vouloir dire : produire plus, livrer plus vite, mutualiser ce qui doit l’être ; et accepter que certains segments soient portés par des coalitions restreintes plutôt que par des consensus à vingt-sept.
À ce stade, une confusion doit être levée : autonomie ne signifie pas autarcie. Aucun État européen, pas même l’Union, ne maîtrisera seul l’ensemble des briques technologiques et intrants critiques. L’autonomie consiste à choisir ses dépendances, à les diversifier, à les rendre réversibles, à constituer des stocks stratégiques, à sécuriser les alternatives, à négocier des interdépendances symétriques plutôt que d’endurer des dépendances unilatérales.
Autrement dit : autonomie où c’est vital ; interdépendance où c’est rationnel ; jamais dépendance subie où c’est critique. C’est ici que la question des accords avec d’autres blocs de puissance devient nécessaire. L’Europe n’acquerra pas son autonomie stratégique en se coupant du monde ; elle devra la gagner en choisissant les conditions de son insertion.
C’est ce que demande Washington, ce que Pékin teste, et ce que New Delhi respecte : des capacités qui durent.
Souveraineté en couches
Reste alors la question la plus délicate : que peut la France dans tout cela, et que peut l’Europe ? L’Union européenne est une force économique remarquablement structurée ; elle n’est pas un État souverain et ses institutions ne sont pas conçues pour. Elle dispose d’un marché, de normes, de financements, d’instruments ; elle ne dispose pas, au même degré, d’une décision stratégique unifiée ni d’un rapport commun au risque et à l’usage de la force. Dès lors, la question n’est pas celle d’une souveraineté européenne abstraite, mais d’une capacité stratégique réelle : nationale, coalitionnelle, et européenne lorsque l’Union donne l’échelle sous pilotage des États.
Cela ne condamne pas l’ambition européenne ; cela la clarifie. Et permet de comprendre pourquoi la France occupe une place particulière — non par supériorité, mais par contrainte. La France ne dirigera pas l’Europe : elle peut l’entraîner — à condition d’accepter la différenciation, de bâtir des coalitions avec des partenaires aux priorités différentes et de transformer les divergences en complémentarités.
La France connaît la grammaire de la puissance depuis longtemps. Non par nostalgie, ni par goût de domination. Par nécessité. État ancien, puissance moyenne aux intérêts globaux, elle a appris à compenser la faiblesse relative par la stratégie ; à articuler alliances et autonomie ; à décider lorsque le consensus est impossible. Elle a su préserver l’essentiel : des attributs régaliens, une base industrielle de défense et une diplomatie d’équilibre.
Certains États ont pu externaliser leur sécurité et vivre dans le confort de la protection. La France, elle, par ses responsabilités dans la gouvernance internationale, son exposition aux crises, ses intérêts maritimes et indo-pacifiques, n’en a jamais eu le luxe.
Cette affirmation n’est pas une leçon. C’est une description.
De là découle une méthode : la souveraineté en couches.
Première couche : la couche nationale. Il existe des capacités vitales qui relèvent du cœur régalien et ne sauraient être transférées dans le champ des compétences de l’Union européenne : dissuasion nucléaire, renseignement, certains segments cyber, pouvoir de décision politique, chaîne de commandement et projection de forces. La France, parce qu’elle porte des responsabilités singulières et des intérêts globaux, doit préserver cette couche avec une rigueur particulière. Non pour s’isoler, mais pour ne jamais être mise hors-jeu. L’effort conventionnel, lui, se prête à la mutualisation industrielle, à la massification et aux coalitions.
C’est dans ce cadre que s’inscrit la montée en puissance d’une dissuasion conventionnelle par des partenaires comme la Pologne ou l’Allemagne et que la France a compris la nécessité de passer à l’échelle ses capacités de projection globale.
Elle a acté ce retour au réel en consacrant plus de 400 milliards d’euros à sa défense sur la période 2024-2030. Un engagement massif déjà accéléré qui ne vaut que s’il se traduit en cadences et capacités.
Deuxième couche : la couche coalitionnelle. Nous ne pouvons pas tout faire. L’organisation s’impose. Coalitions capacitaires entre Européens, partenariats structurés avec les alliés proches, accords ciblés sur les dépendances critiques. C’est ici qu’entrent l’IA, certaines composantes technologiques, les intrants industriels, les matières premières : non comme des fantasmes d’indépendance totale, mais comme des politiques d’interdépendances choisies. Bilatéraliser, dans ce cadre, ne signifie pas se soustraire à l’Europe ; cela signifie construire des ponts de capacités lorsque l’autonomie complète est irréaliste, y compris avec d’autres pôles de puissance.
Troisième couche : la couche européenne. L’Union, à cet égard, est irremplaçable comme multiplicateur : standardisation, financement, commandes, massification, marché, sécurisation de chaînes critiques. L’Europe n’est pas un substitut aux États ; elle est un amplificateur, lorsqu’elle accepte de transformer des efforts nationaux et de coalition en puissance durable. Et c’est pourquoi la différenciation n’est pas une faiblesse : c’est souvent la condition de l’efficacité pour retrouver de la vitesse. Une Europe qui attend l’unanimité se condamne à l’impuissance.
Ce raisonnement a une conséquence politique : le temps des formules générales s’achève. L’autonomie stratégique européenne ne se construira pas par incantation, ni par une inflation de concepts. Elle se construira par une série de décisions très concrètes : des commandes pluriannuelles, des standards partagés, des capacités de production et de soutien, des stocks, une chaîne d’approvisionnement sécurisée, des formations, des partenariats structurés sur les dépendances critiques, une préférence européenne appliquée aux acquisitions de défense conventionnelle, et une gouvernance qui privilégie l’opérationnel sur la répartition.
Parler la langue du réel
Le monde n’attend pas que nous soyons irréprochables, mais que nous soyons crédibles. Nous serons jugés non à nos intentions, mais à notre capacité à décider, à produire et à tenir. La France peut ouvrir la voie — non par prétention, mais parce que ses responsabilités l’y obligent. Encore faut-il qu’elle entraîne les autres : organiser des coalitions, sécuriser des interdépendances choisies, mobiliser l’échelle européenne lorsqu’elle est décisive (industrie, standards, massification).
Une Europe du réel ne naîtra pas d’une formule. Elle naîtra d’un choix : préférer la capacité au confort, l’opérationnel au symbolique, la cohérence aux compromis de façade, et l’endurance aux illusions.
Il ne s’agit pas d’européaniser la France, ni de franciser l’Europe : il s’agit de convertir des volontés dispersées en capacités durables.
Le monde parle la langue du réel. L’Europe n’a pas besoin d’un nouveau récit ; elle a besoin d’un corps. À elle de choisir : lire les sous-titres, ou parler enfin cette grammaire — des États qui produisent et décident, une Union qui convertit l’effort en puissance commune. Car le réel ne se discute pas : il tranche. Toujours.